Le (trop) long article intitulé Quelques présences allégoriques en littérature ésotérique française par Denise Bonhomme extrait du dernier numéro en ligne de la revue l'Initiation possède un titre qui, en dehors d'une préposition « en » quelque peu pompeuse, attire facilement le lecteur de bonne foi, amateur de lettres et d'ésotérisme.

Et pourtant, la déception arrive vite par faute de rigueur intellectuelle dans les citations proposées à sa sagacité.

Dès le premier paragraphe où la définition même de l'allégorie s'avère confuse, on trouve des mots qui semblent employés les uns pour les autres ou en dépit de l'orthographe usuelle.

Dans la phrase «  Il semble utile de remonter vers la source de cette présence allégorique séculaire et de suivre quelques unes de ses apparitions et mutations dans la littérature française. », on aurait préféré « multi-séculaire » et un tiret à « quelques-unes ».  Au deuxième paragraphe, l'emploi de la tournure comparative « telles que »  subit une distorsion telle que la phrase en devient incompréhensible, si tant est d'ailleurs qu'elle le soit : «  la mythologie grecque, par exemple, présente à nos esprits de telles figures plus ou moins divines que Zeus, Aphrodite, Héphaïstos, Poséidon [...] ». On passera sur l'écriture de « Moyen Age » avec un tiret ou sur celle de « C'est-à-dire » sans car ce genre d'erreurs, digne d'un mauvais professeur de collège, est présent à quasiment toutes les pages. 

Mais la forme étant connue pour être inséparable du fond, c'est surtout le contenu de cet article qui interroge.

Lorsqu'on lit que l'origine des fabliaux («  historiettes versifiées »???) est « généralement attribuée à certaines légendes de l’Inde. Telle est l’histoire de « l’Ermite » que Voltaire devait reprendre et développer plusieurs siècles plus tard dans Zadig en y ramenant karma, clef du mystère de la destinée humaine. », on se dit soit que l'on a raté des cours de littérature médiévale, soit que l'on a mal lu Voltaire, mais surtout que « karma » n'apparaissant pas chez Arouet, il ne peut donc y être « ramené ».

Poursuivant par un argument d'autorité à propos de La Légende Dorée, on « apprend » que « [c]ette œuvre devait être citée en parfait exemple de plagiat dévôt. H.P. Blavatsky note que l’on y trouve « …l’histoire de Gautama copiée mot pour mot sur les livres sacrés du Bouddhisme. Les noms des personnes sont changés, le lieu de l’action, l’Inde reste le même dans la Légende Chrétienne ainsi que dans la Légende Bouddhiste ». Là, Denise Bonhomme semble négliger deux faits importants. D'abord, les compétences sur le bouddhisme de la fondatrice de la Société Théosophique sont loin d'être avérées par les auteurs sérieux, d'autre part, où trouve-t-on une vie de saint ressemblant à celle de Bouddha ?

Alors quitte à citer de mauvais auteurs, autant déformer les bons et leur faire dire ce qu'ils n'ont jamais écrit.

Ainsi du pauvre François Villon dont l'écriture, au demeurant pas toujours transparente devient définitivement opaque et avilie dans une phrase sentencieuse comme : « on peut lire Villon sur deux niveaux différents lorsqu’il déclare, dans son Testament : « Nécessité fait gens méprendre ». Il est évidemment question des besoins matériels de l’être humain. Il peut aussi être question de la nécessité cyclique personnelle (incarnation) et de la méprise ou illusion mayavique qui ne manque jamais de l’accompagner. Une telle méprise peut empêcher certains êtres de Lire sans fin….c’est-à-dire non seulement de lire mais surtout de lire en profondeur: « Lire sans fin. – En quoi ? – Lire en science ».

Ainsi également de Rabelais dont les plus éminents critiques n'avaient pas supposé ce « [q]ue représente, par exemple, la gloutonnerie de Gargantua et de ses congénères. Peut-être s’agit-il de l’engloutissement de l’esprit lequel – d’après la Doctrine Secrète – « dès qu’il descendit fut étranglé dans les replis de la matière ». Il faut avouer à lire cet article qu'on a l'impression que soit les écrivains avaient peur de leur ombre et se censuraient pour tout et n'importe quoi, soit qu'heureusement Blavatsky est venue nous en livrer la substantifique moëlle, transformée ici habilement en ris de veau. Et lorsqu'on voit Panurge, adepte de la fausse sagesse du monde, partisan de la libido sciendi, champion de cette « curieuse inquisition » dont Rabelais conseille de se « déporter » dans son almanach de 1535 devenant celui qui « fait partie du Grand Tout – Pan – en tant que particule humaine de l’Énergie – ergon – Cosmique » et que « [s]a perfection doit être réalisée au terme d’un long voyage à travers de nombreuses incarnations lors de l’union mystique de son être au principe divin, on se dit que ce n'est pas le rire mais le ridicule qui est le propre de l'homme.

Il faut avouer qu'après de telles inepties, l'on n'est plus surpris de lire des affiramtions aussi péremptoires que « L’équation ésotérique – Isis Dévoilée = Vérité – est un élément crucial de la trilogie voltairienne formée par Zadig, Candide et L’Ingénu. Il s’agit dans chaque cas de l’histoire d’un couple central : l’Homme, Amant de la Vérité et sa Bien Aimée au cours des âges. »

Zadig, emprunté à l'arabe “Saddyq = Le veridique”, ou de l’hébreu   “Zadig = Le juste” devient dans cet article confondant « un Sauveur ou Messie désigné dans la Doctrine Secrète par le nom DAG » et « les deux premières lettres du nom de Zadig correspondent en sens inverse à alpha et omega. L’ensemble suggère un Sauveur, un cycle complet et un retour à la source. »

Le retour à la source est loin d'être rafraîchissant et l'eau puisée à un tel fond d'inepties n'étanche pasla soif du cherchant.

A ce petit jeu où le personnage de Cador devient l'anagramme de « draco », le dragon, Marcel Proust qui a pourtant écrit sur les noms pour montrer la distance séparant leur significaiton de leur interprétation est lui aussi convoqué dans un fabuleux contresens. « … Serpent et  Dragon étaient les noms donnés aux Sages, adeptes initiéns » . Marcel Proust fut probablement inspiré par cette équivalence lorsqu’il prit note de l’opinion peu orthodoxe de M. de Charlus « lequel estimait qu’un dragon peut être quelque chose de fort beau ». On se demande si Madame Bonhomme comprend ici que le dragon auquel le cher Marcel fait allusion est le soldat de l'infanterie montée aux charmes desquels le baron Charlus n'est pas insensible.

On lirait dès lors cet article en entier si le temps n'était compté, si la polémique était notre but et si l'amour des belles lettres ne nous faisait pas bondir et hurler de rire à la fois. J'invite Denise Bonhomme à faire preuve de discernement lorsqu'elle se mêle de littérature et d'ésotérisme, les deux en sortant plus amoindris que grandis. C'est ainsi que Blavatsky et les plus grands auteurs ressemblent ici aux géants qui rapetissent selon elle chez Rabelais par chute dans la matière. Une matière qui pour elle apparaît loin d'être maîtrisée. Dommage, le titre était pourtant prometteur mais citant Rabelais pour une fois correctement, elle sait que l'habit ne fait pas le moine ni le titre le bon livre.

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