« Ne va pas dans un village où ne conduit qu’un seul chemin »

Proverbe wolof.

 

    Dans son ouvrage Humanisme mode d’emploi ? paru chez Detrad, Jean Moreau se présente comme pédagogue (non, ce n’est pas un gros mot) et Maçon et déclare sans ambages que pour atteindre un bon niveau de réflexion, il faut ne viser ni l’argent, ni la renommée ni le pouvoir mais pratiquer le refus de parvenir  selon la formule d’Albert Thierry (1885-1915), instituteur, écrivain et syndicaliste. Et pourtant, Jean Moreau est habité d’une impressionnante ambition et d’une détermination tangible, puisant sa capacité de résistance morale à l’exacerbation mondiale des intérêts et à l’ensauvagement généralisé dans la tradition maçonnique et plus encore dans la culture ouvrière et rurale dont il est issu.

    Pour autant, si cette donnée populaire est bien présente  et revendiquée, la démarche est spirituelle qui se veut une marche lente et difficile vers un humanisme fait de plus de fraternité entre hommes et femmes, ethnies, cultures et religions. Accompagné par de nombreux auteurs qu’il cite avec habileté, son texte donne le sentiment d’une œuvre collective où l’Humanisme n’est plus l’œuvre d’un auteur bardant son texte d’arguments d’autorité mais un mode d’emploi avec son passé, son actualité et des éléments de réflexion sur ce qu’il est appelé à devenir dans la globalisation et l’interculturel. Un humanisme loin de l’attitude académique des bien-pensants et qui décèle toute trace de complaisance envers l’esclavage quand pour un Victor Schœlcher, nous comptons nombre de Francs-Maçons ayant travaillé à le maintenir ou le rétablir. Particulièrement sensible à la notion d’Eveil, souvent galvaudée, celle-ci devient sous sa plume une initiation au savoir et corolairement les Lumières, non pas celles du XVIIIème aux nombreuses part d’ombre, deviennent avec lui l’occasion d’ouvrir les hommes d’aujourd’hui au relativisme culturel et à la relativité universelle.

 

     Un premier chapitre consacré à l’école revient sur l’expérience scolaire et professionnelle de l’auteur, et en établissant des parallèles avec la Franc-Maçonnerie qui devrait elle aussi montrer comment elle peut aider à comprendre le monde, et notamment celui de la jeunesse. La démarche initiatique, loin d’être un obstacle à l’exercice de la raison, aide à mieux discerner notre époque de mondialisation, de darwinisme social, d’un communautarisme fait de formatage, d’aliénations et d’intégrisme sociologique commençant souvent chez les nantis. Une organisation de la cité, de l’instruction et de l’éducation loin du projet d’un Condorcet qui écrivait : « Diriger l’enseignement de manière que la perfection des arts augmente les jouissances de la généralité des citoyens ( …), cultiver, dans chaque génération, les facultés physiques, intellectuelles et morales ». Pour Jean Moreau, il s’agit d’apprendre le respect et l’irrespect : respect des autres et de soi-même et irrespect de l’intolérable (fascisme, racisme, xénophobie, exclusion).

    Le deuxième chapitre s’interroge sur les relations entre Lumière, Illumination et Lumières. Lesquelles, au XVIIIème, protéiformes et multidisciplinaires, remettent en cause les croyances religieuses, philosophiques, scientifiques et l’autorité politique, montrant ainsi leur pluralité en France et ailleurs en promouvant le cosmopolitisme qu’elles pratiquent sous la forme de l’Aufklarüng en Allemagne ou des Illustrados en Espagne.

    Le chapitre trois, court mais éloquent, intitulé Les conséquences du primat de l’économie revient sur les relations entre Lumières, esclavage et franc-maçonnerie en fouillant du côté de Jefferson ou de Washington, de l’abolition plus ou moins tardive selon les pays, mais aussi sur les nouvelles formes d’esclavage économique d’aujourd’hui.

    Après un chapitre consacré aux Lumières et leurs ombres et un autre intitulé Des Lumières en réalité universelles, Jean Moreau revient sur la nécessité actuelle de l’interculturalisme dans un chapitre intitulé Une ou plusieurs manières d’appréhender le monde ?  et un autre intitulé Le Vol de l’Histoire.

    Dans Vive la République, Jean Moreau rappelle que celle-ci peut-être oligarchique, ploutocratique, aristocratique ou démocratique et que la démocratie peut être au village, opportuniste, libérale, sociale, socialiste, populaire ( ?), bourgeoise ou impériale, notamment quand sous le gouvernement du  frère Jules Ferry, elle prétend apporter les Lumières aux « sauvages ». Les formes de démocratie occidentales que nous voulons imposer aujourd’hui étant ploutocratiques, à l’ère du règne planétaire des marchés et l’on se rappelle avec lui que la fameuse démocratie athénienne excluait les femmes, les esclaves et les métèques.

    Poursuivant sa démarche humaniste d’ouverture à l’Autre, Jean Moreau rappelle que les droits de l’homme sont universels mais dans le chapitre La Tornade, il revient sur cette tornade économique, religieuse, politique, informationnelle qui caractérise notre époque et tente de répondre à deux questions pour « déjouer l’inhumain », selon le titre d’un essai de Jacques Demorgon avec Edgar Morin : « Comment concevoir la grande subversion d’Eros ? Comment sur le plan de l’Ecole (avec majuscule s’il vous plaît) ne pas fabriquer des animaux de course ? »

    Vaste programme que la maïeutique symbolique de la franc-maçonnerie, ou d’autres initiations,  peut permettre de mettre en œuvre. Disons, les bons maçons, « amants passionnés de la culture de soi-même » selon l’expression du frère et syndicaliste Fernand Pelloutier, ayant acquis cette curiosité du savoir indispensable pour apprendre à penser, à aimer et à agir. Pour lui, les bons Maçons sont des « partageux » et ils aiment leurs semblables.

    Pour Jean Moreau, «  ce gai savoir et ce plaisir jubilatoires sont à la portée de tout un chacun à condition de ne pas seulement écouter, mais entendre, de ne pas seulement voir, mais observer, d’apprécier les bonheurs du voyage ».

 

Editions Detrad

Humanisme et mode d'emploi

19 €