« L’argumentation par récits n’est pas plus aisée que l’argumentation par concepts ; elle est littéraire non pas philosophique. Reconnue pour ce qu’elle est, elle se prête à l’exégèse philosophique, c’est-à-dire à la recherche du sens, indépendante de tout postulat dogmatique. »

 

     Philippe Monier livre avec Le Dieu qui aveugle ou Le voile sur l’Ecriture un opus magistral sur un jésus qui n’est pas celui que l’on nous enseigne habituellement et auquel on aimerait nous faire croire.

    Ses trois études qui nous le révèlent - au sens grec d'apocalypse- sous un jour insoupçonné nous invitent à relire les textes du Nouveau Testament avec un regard neuf.

Le Dieu qui aveugle ou Le voile sur l'écriture

     Le premier, « La Famille de Jésus », s’interroge sur la filiation davidique, ou non, et son implication messianique ou christique, sur ses éventuels frères de sang (« les frères du Seigneur » sont évoqués notamment dans la Première Lettre aux Corinthiens) et sur une possible divergence entre Jésus et sa famille (cf. Mathieu, chapitre 3 « Et sa parenté l’ayant appris, vint pour le saisir ; ils disaient en effet qu’ils s’étaient écarté »

    La seconde étude « Signes ou prodiges », expression grecque (« semeia kai terata « ) dit l’ambiguïté du miracle et creuse l’Evangile dit de Jean en scrutant d’abord la « paroïmia », récit détourné, interprétation en forme d’énigme qui invite à la relire,, de Cana, où Jésus appelant Marie « femme » et non « mère » se place hors lignée et nation et donc hors l’origine d’Israël selon la chair. Cette étude invite à relire ensuite le signe du sabbat où Jésus rend la vue, à un aveugle à la piscine de Bethzatha, celui de l’exode et de la Pâque avec la multiplication des pains et des poissons, écho du signe d’Elisée  (II Rois, 4, 38, 42-44 Septante), le relèvement et le repas pascal.  Cette seconde partie interroge également  le signe de la lumière que « la ténèbre ne retint pas captive » en explorant le signe du mendiant aveugle se rendant à la piscine de Siloé et se penche sur ce Dieu qui aveugle et qui ouvre les yeux « qui met à l’épreuve les humains, pour que soit révélé ce qu’ils ont dans le cœur ».

    En effet, pour Philippe Monier , « ce discernement entre le dieu qui aveugle et le dieu qui ouvre les yeux est posé dès le début de la Genèse » et « l’interprétation de la bible renvoie le lecteur au dieu qu’il porte dans le cœur et corrélativement à la conscience qu’il a de lui-même. La bible est un ouvrage de littérature, non un traité de philosophie pratiquant la distinction de concepts ni un traité de théologie dogmatique» .

    Avant un dernier chapitre, intitulé Le septième signe : la gloire du crucifié ou l’accomplissement de l’Ecriture, ce brillant essai se poursuite par l’exégèse du signe du « quatrième jour » : le relèvement de Lazare. Philippe Monier y analyse notamment les phrases de Jésus « Je suis fils de Dieu » et « En moi le Père ! et moi dans le père ». Pour affirmer que la théologie chrétienne accomplira un « blasphème en élaborant le dogme trinitaire » au lieu de comprendre que « Je suis le fils de Dieu » s’applique à Israël à la vocation d’Israël  et  à chaque Israélite [ et chrétien] de « devenir engendré de Dieu », de correspondre à sa parole, d’ »accomplir l’Ecriture », d’être « un » avec « le Père » .

    La densité, la profondeur, la longueur de ce livre de presque 400 pages est telle qu’il serait inutile de vouloir rendre compte davantage de cet exégèse critique et non confessionnelle qui révèle des procédés littéraires, tels l’ironie ou la paroïmia, employés par les écrivains juifs du second testament relisant le premier mais souvent ignorés.

    Devant cet essai qui modifie notre lecture, où s’exprime une pensée recouverte par la théologie du « Christianisme des nations », une spiritualité qui n’est pas croyance en un dogme, la meilleure chose à faire consiste évidemment à le lire, mais aussi peut-être, comme votre humble serviteur, à l’offrir autour de vous.

 

Le Dieu qui aveugle ou le voile sur l’Ecriture

Editions Baudelaire

22 €

Vous retrouverez une interview de Philippe Monier dans le prochain article de Lettres Maçonniques.