Jacques Viallebesset partage son temps entre l’Auvergne et Paris. Après de nombreuses publications en revues, il a publié trois recueils de poèmes, L’écorce des cœurs et  Le pollen des jours aux éditions Le nouvel athanor.  Il vient de paraître Sous l’étoile de Giono aux éditions Al Manar/Alain Gorius. Spécialiste de l’ésotérisme,  il a publié un roman La conjuration des vengeurs, adapté en bande dessinée (deux volumes La vallée des hommes et Les nobles voyageurs) aux éditions Glénat.

    Par ailleurs,  il anime un blog d’anthologie de poésie L’atelier des poètes à l’adresse suivante :

jacques.viallebesset.scribouilleur.over-blog.com et , à Paris , des rencontres poétiques mensuelles du même nom. 

    Il a fraternellement accepté de répondre généreusement aux questions de Lettres Maçonniques sur ses pratiques poétiques et maçonniques.

 

     Quels liens faites-vous entre poésie et franc-maçonnerie ?

     Dans ce 18ème siècle qui a vu naître la franc-maçonnerie et dont il était le contemporain, le poète et philosophe Holderlin a écrit que la seule façon d’habiter le monde était de l’habiter poétiquement. J’en suis d’accord et je pense qu’être franc-maçon est une manière de vivre poétiquement. Franc-maçonnerie et poésie sont filles de l’utopie et de l’imaginaire. L’utopie est le moteur du progrès humain pour améliorer l’homme et la société et l’imaginaire est le carburant de l’utopie. Toutes deux permettent de,  obligent et amènent à envisager et voir l’autre, le monde, le cosmos autrement que le commun des mortels, profane donc, le voit. Franc-maçonnerie et poésie ne sont pas une évasion du monde réel vers un ailleurs autrement, qui serait le monde artificiel de l’illusion ; tout au contraire, d’une part , par la déconstruction du sens acquis communément à laquelle elles obligent et d’autre par l’ouverture qu’elles offrent sur l’imagination symbolique, que toutes deux stimulent,  elles permettent d’aborder le réel avec une plus large perspective , une acuité plus profonde, d’envisager  donc le monde dans  toutes ses facettes et non pas seulement dans le préjugé qui tient lieu d’opinion. Les deux sont une manière d’accéder à ce que l’on pourrait appeler une « sur-réalité ». Cette sur-réalité est la source même de la poésie. Les deux démarches supposent, c’est le sens même de l’initiation, une «  conversion du regard  » . Cette conversion du regard est l’acte poétique même.

     A la source de la démarche philosophique (et l’initiation est-elle autre chose que l’apprentissage de la philosophie comme manière de vivre ?), il y a l’étonnement, le questionnement. A la source de la poésie, il y a la capacité à l’émerveillement.  En entrant en franc-maçonnerie, l’adepte est invité à retrouver cette faculté de questionnement, mais aussi, et même surtout, à retrouver en lui, la capacité d’émerveillement que tout enfant a, naturellement. Faire mourir en soi le vieil homme, premier but de l’initié, c’est retrouver cette capacité d’étonnement et d’émerveillement de l’enfance. Tout poète conséquent sait cela. Les francs-maçons, qui se croient rationnels alors qu’ils ne sont le plus souvent que rationalistes, deviennent, par ce processus,  des poètes qui s’ignorent. Par imprégnation, le rituel  qui les rassemble, le temps immobile qui les réunit, l’interprétation des symboles, c’est-à dire la dimension poétique de la démarche maçonnique fait son œuvre en eux ; ils sont ainsi  amenés à redécouvrir et à ré-explorer ces territoires en eux, le plus souvent laissés en jachère depuis le passage à l’adolescence, surtout dans notre société occidentale matérialiste et technicienne, que sont l’imaginaire et l’inconscient. Inconscient qu’ils apprennent à connaître et à maitriser, imaginaire qu’ils apprennent à structurer.  C’est ce que font,  aussi, pour écrire, les poètes.

    Ainsi, devenir un franc-maçon accompli c’est accéder à un vivre philosophique et poétique. C’est par le biais de l’imagination symbolique, (je fais référence ici à l’anthropologue de l’imaginaire, le Frère Gilbert Durand) que le franc-maçon peut, en devenant «  lucide », pour ne pas dire « voyant », se mettre à réenchanter sa vie et le monde. Dire cela, c’est dire combien démarche maçonnique et démarche poétique sont parallèles .

 

    En quoi la démarche maçonnique inspire-t-elle votre poétique ?

    La démarche maçonnique, non seulement, invite à une «  conversation du regard », à faire un pas de coté qui permettent de voir les choses, le monde, les autres, autrement, mais elle incite aussi, puisqu’on ne sait ni lire ni écrire, à apprendre les langages symboliques qu’elle utilise. Ces langages, au nombre de neuf, de celui de l’alchimie à celui des couleurs, en passant par celui de la chevalerie, de la construction, de la géométrie, des nombres, etc. comportent, comme tout langage, une syntaxe, une grammaire, un vocabulaire. S’il est vrai que l’on ne saurait devenir un franc-maçon accompli sans l’apprentissage de ces langages, en vue d’en acquérir la maîtrise pour se mettre à penser en eux, il est encore plus vrai que s’exercer à les pratiquer ouvre à l’écriture de poésie des perspectives … Manier la pensée analogique et manipuler les allégories et les symbole, c’est la pratique même de l’écriture poétique ;  s’y exercer en apprenant les langages symboliques maçonniques ne peut qu’être profitable à l’écriture poétique .

    De plus, du langage de l’alchimie à celui de la chevalerie, la palette des langages symboliques de la franc-maçonnerie peut couvrir  le champ de toutes les idées et de tous les sentiments humains. Les mythes, rites, légendes maçonniques sont une véritable malle aux trésors de l’imaginaire et les langages symboliques une malle aux trésors de l’écriture. Il suffit d’y puiser.

    Enfin, si j’ai bien compris, «  au commencement était le verbe », la parole a été perdue, en attendant de la retrouver,  l’homme est condamné à utiliser des mots de substitution et  tout franc-maçon est invité à retrouver cette parole «  fondatrice »  puisque c’est en nommant les choses qu’on les crée…

    En effet, toute écriture poétique est une tentative de retrouver cette parole qui fonde son rapport aux autres, à soi, au monde, au cosmos, cette parole qui, au lieu de parler, permet de dire. J’essaie, en mes grades et qualités si je puis utiliser cette formule, en tant que scribouilleur de poésie,  de « retrouver la parole ». Il y a,  d’ailleurs, dans mon travail plusieurs poèmes qui abordent ce thème de la parole perdue à retrouver ( 1) ; mais comme l’écrivait le Poète Louis Aragon, «  les mots sont des oiseaux tués » et il faut de nombreux scribouillages pour leur redonner des ailes. Parfois, on a le sentiment, face à certains poèmes et surtout face à la réaction de lecteurs, d’avoir réussi à «  dire », tout en sachant, d’ailleurs, que l’on passera à l’Orient éternel sans avoir réussi à «  dire » vraiment.  

    Voilà, en quoi , et comment, la démarche maçonnique inspire ma poétique.

 

    Quels sont les éléments du langage symbolique de la franc-maçonnerie qui vous inspirent le plus dans votre travail de création ?

    Le franc-maçon ( la franc-maçonne, aussi, bien entendu) est, à chaque tenue, transporté dans un espace-temps autre que celui du monde profane. Appartenant à un «  ordre »,  il est dans le monde sans lui appartenir. Il en participe, il y vit, il y agit , mais , mais son » vrai » monde à lui est celui de l’utopie, qui lui permet d’envisager le monde tel qu’il devrait être et de l’imaginaire, qui lui permet de le rêver et de l’espérer .

    La notion de « Temple » sacré que chaque homme est, le rapport au Cosmos , «  cette voûte étoilée », celui au ciel « le dais d’azur parsemé d’étoile » qu’il est, l’idée de l’orientation et du voyage, l’esprit de construction, l’alchimie spirituelle (2) qu’il faut pratiquer pour se transmuter, tels sont les matériaux bruts principaux que je taille, burine, cisèle, polis pour parvenir à cette «  pierre cubique », voire même parfois «  à pointe » qu’est un poème.

 

   Quels sont les auteurs, Francs-maçons ou non, qui vous ont inspiré ?

   Toute écriture poétique est une déconstruction du sens pour tenter de le reconstruire autrement. La poésie contemporaine a, pendant 40 ans, entre 1960 et 2000, beaucoup souffert, selon moi, du structuralisme et du «  nouveau roman », ce qui a abouti à une poésie sèche et aride qui prétend ne s’adresser qu’à l’intellect, sans d’ailleurs toujours y parvenir, au lieu de s’adresser à l’affect, c’est-à-dire une poésie « stérile ». La poésie est affaire d’intelligence sensible ;  images et musique avant tout, elle s’adresse d’abord aux tripes et au cœur.

   Mon écriture s’inscrit donc dans une lignée, une «  tradition » étant entendu que, comme l’écrivait Jaurès : «  Etre fidèle à la tradition, c’est être fidèle à la flamme et non pas à la cendre ». Il n’y a pas de «  tabula rasa » en création. L’écriture est affaire de sensibilité, certes c’est un préalable, c’est aussi affaire de culture. Tout authentique créateur s’inscrit dans une histoire, il est un explorateur qui cherche à explorer un au-delà des frontières des territoires connus pour en défricher d’autres, plus loin. Le situationniste Guy Debord n’a- t-il pas écrit : «  Pour savoir écrire,  il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre ». J’adhère pleinement à ces idées de Jaurès et de Debord. Je rajoute, car je suis éditeur  sous mon nom (Viallebesset étant mon pseudonyme d’auteur), que, si les gens savaient lire, ils écriraient moins…

   La tradition dans laquelle je prétends,  humblement, m’inscrire vient donc de loin. Villon, Rutebeuf, du Bellay, Ronsard, bien sûr. Puis tous ceux, influencés par cet «illuminisme »  du dix-huitième siècle dont le romantisme est le fils, qui ont nom Goethe, Holderlïn, puis Rilke, Nerval, etc. sans oublier William Blake et Walt Withman, par ailleurs. Et puis Mallarmé et Apollinaire, Aragon et Eluard…

   Mon «  illumination » personnelle a été, à l’adolescence, la lecture de René-Guy Cadou, qui reste mon poète préféré, et dans la foulée, ceux qui s’étaient réunis autour de lui, c’est- à-dire Luc Bérimont, Jean Follain, Guillevic et d’autres de ce que l’on appelle «  L’école de Rochefort ».

   Mais celui qui m’a le plus influencé, au point que je viens de lui consacrer, en hommage, un recueil ( 3), c’est Jean Giono. Il a écrit « Si,  quand tu seras un homme, tu connais ces deux choses : la poésie et la science d’éteindre les plaies, alors tu seras un homme ». On a envie de rajouter «  mon fils », tellement cela fait penser au Frère Kipling. Bien qu’il ne se considéra  pas lui-même  comme « poète » (il disait d’ailleurs que les vrais poètes sont ceux qui n’écrivent pas), sa langue est l’une des plus poétique que je connaisse, drue, d’une plume trempée dans la sève des arbres. Jean Giono a été pour moi ce que Bobi est pour les personnages de son roman Que ma joie demeure, unprofesseur d’espérance. 

   Il n’y a pas, dans cette liste, de poètes «  francs-maçons »,  mais je renvoie les lecteurs à l’ « anthologie de la poésie maçonnique » qu’ont publiée  Jean-Luc Maxence et Elisabeth Viel.  

 

    Quels sont vos autres sources d’inspiration et vos projets poétiques ?

    Je suis incapable de répondre à votre question. Mes sources d’inspiration ? Mais ce sont mes sentiments, mes réactions face à l’horreur du monde et à la beauté de la vie, la nécessité impérieuse d’aimer «  en dernier recours » et le sentiment que si la vie a un sens, ce ne peut qu’être celui d’accéder à la joie d’être et de tenter de la répandre autour de soi. Mes sources d’inspiration , mais ce sont, tout simplement, tous ces minuscules «  instants éternels » de la vie, que je tente de fixer, comme des papillons, sur le papier, en espérant que le souffle de quelques lecteurs les fera s’envoler, car la poésie, si elle existe,  est, dans cet entre-deux, cette rencontre entre les mots que l’auteur a écrits et le regard que le lecteur y pose. Mes sources d’inspiration, mais c’est la vie.

  Je suis en train d’écrire un recueil au titre «  maçonnique », Ce qui est épars,  et un autre L’ode à Neige,  car, en fait, il n’y a qu’une seule source d’inspiration, l’Amour, qu’il soit Eros, Philia, ou Agapè.

 

( 1)

La Parole retrouvée

Les mots sont feuilles mortes

Usés trop usés d’avoir trop mal servi

Ils jonchent vos vies devant votre porte

A force de ne les avoir pensés ni ressentis

Vous ne savez que parler

Alors que c’est DIRE qu’il faudrait

……………………………………………………..

Extrait de «  La Parole retrouvée » in L’écorce des cœurs. Edition Le nouvel athanor. 2011

 

( 2) L’athanor

Je suis l’athanor de moi-même

Mon cœur est en putréfaction

Sel, soufre et mercure

Coulent dans mes veines

Le plomb de mes contradictoires pulsions

Se transmutent en or pur

Œuvre au noir de mes peines

………………………………………………….

Extrait de «  L’athanor » in L’écorce des cœur.  Editions Le nouvel athanor. 2011

 

( 3) Sous l’étoile de Giono. Illustré par Diane de Bournazel. Editions Al Manar/Alain Gorius. Disponible en librairies, amazon.fr, fnac.com et le site de l’éditeur www.editmanar.com

 

 

    C'est donc un grand poète et un très généreux frère qui nous livre également un poème inédit :

 

Sur les braises

La mort est une vague bleue

Qui immerge les braises des jours

Vous, chevaliers à la rose

Porteurs de la lampe du cœur

Savez que nous avons des étoiles

Plein les poches pour répondre

A l’espérance de leurs yeux

Si Prométhée est déjà mort

Dionysos et Orphée sont en fête

Il faudra dire à nos frères

Le monde enfin peut être beau

Pas demain ici maintenant

Puisque oui nous sommes vivants

Le magma de la vie rougeoie

Au fond de l’océan cosmique.

 

Poème inédit. A paraître un «  Ce qui est épars ». Tous droits réservés.