« Mon cœur est capable de prendre toutes les formes. C’est une prairie pour les gazelles, un couvent pour les moines chrétiens, un temple pour les idoles, la Ka’aba du pèlerin, les tables de la Torah, et le livre du Coran. Je professe la religion de l’Amour »

Ibn’ Arabi.

 

    Voici un petit ouvrage de 125 pages qui permet de pénétrer plus avant dans une œuvre traitant des spiritualités orientales, de l’initiation, du symbolisme et de la critique sociale qui passionne, intéresse ou intrigue de nombreux esprits entraînant autant l’adhésion que le rejet sans faire le devant de la scène médiatique.

    A contrario de nombre d’ouvrages de spiritualité contemporains respectant les « valeurs de la société occidentale », sa science ou ses technologies sans les remettre en cause, l’œuvre de René Guénon est indissociable d’une « vision du monde » sacrée que l’on ne peut mettre de côté lorsque l’on aborde le soufisme, le taoïsme, le yoga ou l’hésychasme. Guénon va ainsi à l’encontre de nos conditionnements, de nos préjugés, de nos prétendus savoirs et d’une idéologie à prétention universelle qui aliène l’homme contemporain.

    Ni créateur ni continuateur d’un système philosophique d’une idéologie ou d’une croyance, René Guénon s’est voulu le témoin de la Tradition, ce qui constitue le cœur de sa démarche. Cependant, sa vison n’a rien à voir avec le syncrétisme reproché parfois à son œuvre ou à la franc-maçonnerie à tort et au New Age avec raison et à une sorte de bricolage déjà pratiqué à son époque. S’il existe une « unité transcendante des religions », Guénon est le seul à en avoir tiré toutes les conséquences : cette Tradition est le lieu de la Vérité qui n’est donnée ni par l’expérimentation scientifique ou la raison mais par l’écoute. Une vision du monde proprement révolutionnaire au sens étymologique, qui retourne à l’origine et qui permet de voir la réalité de la modernité derrière les apparences.

    Le petit ouvrage d’Erik Sablé n’étudie donc pas l’œuvre de Guénon en la confrontant à des références de notre patrimoine culturel comme la philosophie, la théologie chrétienne, Karl Marx ou Charles Maurras mais choisit de mettre en parallèle sa parole avec la Tradition telle qu’elle s’exprime à travers des maîtres spirituels et quelques textes fondamentaux afin de voir dans quelle mesure elle parvient à la refléter.

    L’œuvre est ainsi abordée à travers les distinctions subtiles de la langue de Guénon comme les concepts d’infini, « Unité, Principe Un [qui] est l’être nécessaire, Celui qui seul se suffit à lui-même dans son absolue plénitude, et de qui dépendent entièrement l’existence et la subsistance de toutes choses, qui hors de lui ne seraient que néant », faisant l’objet d’une connaissance intuitive, qui n’est pas une simple abstraction mais pouvant être réalisé lorsque nous sommes « entièrement affranchis des conditions limitatives de l’existence humaine » comme il l’écrit dans Les Etats Multiples de l’Etre.

    Identité suprême, état de délivrance, de libération, d’union au Divin décrit par Guénon comme une expérience par laquelle l’être « est dilaté au-delà de toute limite » et cesse d’exister en tant qu’individu pour devenir une « conscience omniprésente ». Un état vécu par les grands spirituels de toute religion que ce soit Ramakrishna évoquant l’ « Abîme de la divinité » ou « mystique » (plutôt gnostique) rhénan Ruysbroeck demandant d’imaginer « une mer immense faite de flammes ardentes et blanches où brûle la création réduite en feu », le maître bouddhiste Han Shan voyant la « Grande Totalité illuminatrice, transparente, vide et claire, tel l’océan limpide et rien n’exista plus »ou le maître soufi Bahâ al Din Nnaqchband racontant « Je me tournai en direction de la Mecque, perdis mon état de conscience ordinaire et réalisai l’extinction en Dieu ».

    Les autres chapitres consacrés à la connaissance métaphysique, fruit d’une « révélation » ou à l’initiation permettant de s’identifier à notre être éternel, notre « visage d’éternité » qui n’est autre que notre origine, notre « Principe métaphysique et transcendant » subsistant éternellement indépendamment des limitations de notre individualité. Guénon a rappelé parmi les condiitons à l’initiation la nécessité de se rattacher à « une organisation traditionnelle initiatique » vivante constituant une chaîne ininterrompue ou à un maître spirituel y appartenant assurant la transmission d’une influence spirituelle d’origine « non humaine ». Erik Sablé se penche particulièrement sur le dhikr des soufis, le mantra des hindous et la prière du cœur hésychaste pour illustrer l’étonnante similitude entre les traditions spirituelles et prouver que c’est cette identité de structure que Guénon a décrite dans ses ouvrages sur l’initiation.

    Le chapitre intitulé Les pièges de la voie  permet de prendre du recul sur les expériences d’ »illumination sauvage » qui se multiplient aujourd’hui un peu partout dans un occident en quête de recherche pour produire des phénomènes extraordinaires pris « pour le signe d’un développement spirituel ». Une parole de René Guénon qui fait écho à Ramana Maharsi ; « Les siddhis [pouvoirs psychiques] ne valent pas qu’on leur accorde la moindre pensée. Seule jnana [la connaissance spirituelle] mérite d’être recherchée et obtenue. »

    Après un chapitre sur la société traditionnelle et la modernité, fruit d’une rupture entamée avec Philippe le Bel  et son conseiller Guillaume de Noguaret responsables dela fin des Templiers avant laquelle l’occident possédait encore un lien avec une tradition ésotérique vivante,  Erik Sablé nous rappelle en conclusion que l’œuvre de  René Guénon a pu séduire aussi bien André Gide qu’André Malraux, Jean Paulhan, Henri Bosco, Barjavel, Calaferte, Jacques Tati ou le peintre Gleizes ou être répussés par certians « intellectuels » comme Michel Le Bris ou Jean Van Win, auteur d’un Contre Guénon (éd . de la Hutte, 2010) aussi kitsch que péremptoire (« L’homme Guénon […] est essentiellement instable, nostalgique de ce qui n’est plus, et paniqué devant le monde en devenir qui est le sien.

    Alors pour n’être ni un anti Guénon stupide ni un intégriste guénonien autoproclamé ni un franc-maçon béat d’admiration ou confit dans une docte ignorance loin de celle de Nicolas de Clues, vous pouvez découvrir la suite de cette initiation à son œuvre aussi puissante que dense.

Et c’est ainsi que René Guénon reste immense.