« On dit toujours que je suis le fils de Conrad, de Melville ou de Stevenson, mais je suis aussi le fils d’Alexandre Dumas ».

 Hugo Pratt

 

 

     Passionné d’histoire comme l’attestait la majorité des 20 000 ouvrages de sa bibliothèque en provenance du monde entier, Hugo Pratt, qui anglicise son patronyme en 1945, aura été un témoin essentiel du premier XXème siècle de la guerre sino-japonaise qui voit la première victoire d’une puissance asiatique sur la vieille Europe en passant par la révolution russe, le soulèvement irlandais, l’esclavage dans les Caraïbes, la prostitution à Buenos Aires ou le continent perdu de Mu.

    Le numéro hors-série de l’Histoire et Marianne permet de croiser les regards des historiens et celui du père de Corto Maltese pour mieux cerner l’engagement en faveur de la liberté et de la dignité humaines de celui qui a pratiqué « l’irruption sauvage de la littérature dans la bande dessinée » comme en témoignent explicitement les figures d’écrivains apparaissant de ci de là (Jack London, Hemingway ou Hermann Hesse) ou indirectement comme dans La Ballade de la mer salée ou des personnages font allusion à Coleridge, Euripide ou Melville. Mais si l’histoire  et le mythe sont présents dans son œuvre, ils sont mis à distance et l’auteur comble les interstices laissés vacants par les historiens, les écrivians et les mythographes de manière très borgésienne.

     Hugo Pratt, exposé au musée de la franc-maçonnerie de la rue Cadet entre février et juillet 2012, a créé un personnage obsédé par la quête de l’irrationnel à travers la voie du mystère et de l’initiation. Une conception symbolique de l’univers qui se donne particulièrement à voir et à lire dans Fable de Venise où Corto Maltese débarque dans une réunion maçonnique de frères encagoulés pour échapper à des chemises noires voulant le forcer à crier « Vive quelqu’un » et se met en quête de la fameuse clavicule (ou émeraude) de Salomon. Une Fable tout entière ésotérique avec un sous-titre et une dédicace ésotériques. Le sous-titre, Sirat al Bunduqiyyah, est de fait la traduction arabe du titre tandis que l’œuvre est dédiée A:.L:.G:.D:.G:.A:.D:.L:.U:.

    C’est une des clés autobiographiques de l’œuvre dans la mesure où petit-fils d’un franc-maçon du côté Prat, initié lui-même, Hugo Pratt fait de Corto un « franc-marin » qui dira à la fin de sa vie au sujet de Venise que c’est « le lieu de rencontre du monde orthodoxe, bizantin, arménien, néoplatonicien… ». C’est d’ailleurs au mythe franc-maçon qu’il emprunte le conte selon lequel une émeraude donnée par Salomon à Hiram aurait été cachée dans le corps de l’évangéliste Marc dont le corps fut volé et emmené par fraude en 828 d’Alexandrie.

    Le lecteur curieux de mieux comprendre les références et les sous-entendus des albums de Corto Maltese et visiter les marges de l’histoire aura ainsi tout intérêt à se précipiter chez son marchand de journaux préféré pour découvrir ou redécouvrir cette œuvre majeure de la bande dessinée du XXème siècle dont les avancées susciteront l’admiration des jeunes auteurs de cette génération comme Moébius, Bilal ou  Tardi.

 

Et c'est ainsi que Pratt est grand

 

Corto Maltese

l'Histoire Marianne

Hors-Série

6.90 €

 

Pour en savoir plus, redécouvrez en podcast

l'émission spéciale Corto Maltese de La Fabrique de l'Histoire du vendredi 19 juillet

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