L’ouvrage de John Warne Monroe, Laboratoires de la foi, mesmérisme, spiritisme et occultisme en France de 1853 à 1914 reconstruit l’histoire, les débats et les pratiques des hommes de cette période en quête d’une nouvelle spiritualité.

     Tandis qu’au XIXème fleurit le positivisme, les somnambules, les médiums  et les mages, Victor Hugo, Allan Kardek, Camille Flammarion ou Charles Richet sont d’avis que les phénomènes paranormaux devaient adapter la métaphysique à la modernité en la transformant en une science fondée sur des preuves matérielles et réconcilier la foi et la raison.

     On apprend dans le livre de John Warne Monroe comment se déroulait une séance de spiritisme, comment évoluaient le travail des médiums et les règles du dialogue spirite et quelles approches inédites du sacré ces développements autorisaient.

     Un ouvrage qui ouvre la porte de l’imaginaire du XIXème siècle et permet de mieux appréhender les racines de ces pratiques qui retrouvent une seconde jeunesse, contestable, dans la spiritualité New Age d’aujourd’hui.

 

 

 

 

                            Extraits inédits

 

« C’est l’intérêt pour les découvertes scientifiques de leur temps qui assura en partie le succès de l’occultisme en cette fin de siècle. Dès le début des années 1880, les écrits d’auteurs tels que  Joseph Péladan permirent à la magie et à l’ésotérisme d’intégrer le mouvement décadent, à tel point qu’en  1892, l’occultisme était devenu un élément incontournable de la scène française. Encausse édita en effet cet année-là, un numéro spécial de la revue littéraire La Plume, tandis que Péladan de son côté, qui ne partageait pas les mêmes points de doctrine, organisa le premier Salon de la Rose-Croix où furent exposés des tableaux d’inspiration ésotériste afin de « détruire le réalisme, réformer le goût latin, et créer une nouvelle école d’art idéaliste ».. Cette aura grandissante conduisit au développement de trois sociétés : l’Ordre Martiniste, l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix et le Groupe indépendant d’Etudes ésotériques. Les membres de ces différents groupes, ainsi que d’autres similaires, reçurent de la part de journalistes en quête de frissons  une attention disproportionnée. » (p.282).

                                

                                                  Papus

 

 

Quoique Papus  eût inventé une structure bien particulière, l’Ordre Martiniste s’inspirait de sociétés secrètes fondées par Pasqually et Saint Martin durant la seconde moitié du XVIIème siècle. Comme le glosait Papus, le martinisme était fondé sur « deux grands principes : la conservation de la tradition initiatique du spiritualisme, caractérisé par la Trinité et la défense du Christ en dehors de toute secte ». L’ordre dispensait ces idéaux en étant une école de « chevalerie morale ». Les enseignements de cette « école » étaient de deux ordres : leur « spiritualité par l’étude du monde invisible et de ses lois, par l’exercice du dévouement et de l’assistance intellectuelle, par la création dans chaque esprit d’une foi d’autant plus solide qu’elle est basée sur l’observation et sur la science ». Les membres exprimaient leur foi par « l’altruisme » et accomplissaient des actes de charité sous le sceau du plus grand secret. Le culte du secret avait donc une fonction morale car il permettait d’assurer le désintéressement de chaque acte de charité accompli anonymement.

 

                              

                                   Maître Philippe de Lyon

 

Le mouvement occultiste perdura jusque dans les années 1920, après un changement de cap à la fin des années 1890, à la suite de deux événements décisifs : la mort prématurée de Gaïta et l’intérêt croissant de Papus pour un guérisseur de la région de Lyon, Philippe Nizier Vachod, connu sous le nom de Maître Philippe. Après la mort de Guaïta, Papus se détourna de la magie qui avait tant fascinée son ami. Il se mit à élaborer à la place une approche plus émotionnelle et mystique de l’ésotérisme. Ce changement était dû en grande partie à Philippe que Papus devait appeler son « maître spirituel ». Philippe, un ancien étudiant n médecine d’origine paysanne, rejetait la magie e t tirait ses pouvoirs de guérisseur de sa méditation sur les Evangiles. L’Oordre Martinise, épousant l’intérêt nouveau de Papus, prit une place grandissante dans le mouvement occultiste. Ses idéaux chrétiens correspondaient aux nouvelles attentes de son instigateur. Après une ambitieuse tentative en 1897 de transformer le mouvement en Université libre des hautes études, le Groupe indépendant entama son déclin. Aux alentours de 1905, l’Ordre Martiniste était devenue l’organisation la plus en vue de l’occultisme français jusqu’à la mort de Papus en 1916.

                             

                                                  René Guénon

 

Le Traditionalisme selon  Guénon trouvait ses racines dans l’occultisme mais s’en éloignait à maints égards. Comme les occultistes, Guénon insistait sur la philosophie pérenne, corpus  de vérités présentes dans toutes les religions orthodoxes. Au contraire des autres hétérodoxes qui acceptaient le présent et la notion de progrès, Guénon élabora une critique radicale de la modernité. L’Occident moderne était selon lui caractérisé par « l’inversion ». Tout ce que le profane pouvait considérer comme des avancées intellectuelles, technologiques et culturelles, comme par exemple la démocratie ou l’idée d’œuvre d’art autonome, étaient pour l’initié autant de régressions. La modernité était dangereuse car elle cultivait chez l’homme une orthodoxie culturelle néfaste qui transformait les signes du déclin en symboles de progrès. Après le traumatisme de la Première Guerre mondiale, cette alternative au positivisme niaiseux du XIXème siècle trouvait un écho chez plus d’un lecteur.

Guénon appliquait son idée d’ »inversion » à l’innovation hétérodoxe. En tant que produits de la modernité, le spiritisme, l’occultisme et la théosophie représentaient de graves dangers spirituels et des formes de « contre-initiation » qui n’amenaient pas à l’illumination. Selon lui, la véritable compréhension spirituelle ne pouvait provenir que de l’étude des religions orthodoxes établies. Puisque l’Occident représentait la modernité, le catholicisme était le moins apte. Il fallait se tourner vers l’Orient et rencontrer un maître qui pût se réclamer d’une tradition ininterrompue. Il incombait aux élites initiées de sauver l’Occident des ravages de la modernité. Peu à peu, Guénon se mit à considérer le soufisme comme une forme particulièrement forte d’initiation traditionnelle. Il rejoignit un ordre Soufi en 1911 et en 1930 il déménagea au Caire et continua sa pratique de l’islam. Durant les années trente, des versions occidentalisées du soufisme apparurent ans la vie religieuse hétérodoxe occidentale, influencées par Guénon.

 

     John W. Monroe est professeur d’histoire française à Iowa State University. Sa thèse de doctorat, dont est tiré ce livre, reçut le prix Theron Rockwell Field de la meilleure recherche sur un sujet religieux soutenu à Yale.

 

 

L’ouvrage Laboratoires de la foi est disponible sur Le Comptoir des Presses d’Universités  à l’adresse 

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