Tout d’un coup, il fut frappé d’une illumination : il se souvint de ses émotions d’enfance, de la poésie latente de l’enfance, jadis si souvent provoquée par ce que nous pouvons appeler la poésie anonyme, la chanson, non pas celle du soi-disant homme de lettres, courbé sur un bureau officiel et utilisant ses loisirs de bureaucrate, mais la chanson du premier venu, du laboureur, du maçon, du roulier, du matelot.

Baudelaire in Sur mes contemporains, Pierre Dupont, édition de la Pléiade, Tome 2, p.170.

                      Gustave Courbet

                         Portrait de Pierre Dupont ,1868

                           Kunsthalle, Karlsruhe.

 

     Né à Lyon, le 23 avril 1821, Pierre Dupont grandit à Rochetaillée-sur-Saône, entre au petit séminaire de Sainte Foy l’Argentière mais revient vivre à Lyon comme ouvrier de filature textile.

     A 20 ans, il fréquente les goguettes parisiennes, fait la connaissance de Victor Hugo avant d’obtenir un poste à la rédaction du Dictionnaire de l’Académie Française de 1842 à 1847. Après avoir obtenu à 21 ans, un prix de poésie de l’Académie française, il se lie avec les louveteaux Nerval et Baudelaire, Gautier ou Charles Gounod avec lequel il collabore sur la chanson Les Bœufs qui le rend célèbre.

     Auteur des paroles et des musiques de ses chansons, fervent républicain, il compose le Chant des Ouvriers en 1846, participe à la barricade du Faubourg Saint-Antoine le 2 décembre 1851 et est condamné à sept ans de déportation après la parution de son recueil Le Chant des Paysans, hostile au futur Napoléon III.

     Il chantait sans cesse avec sa chère et joyeuse Lise mais à sa mort, découragé, malade, il revient à Lyon où il noie sa misanthropie dans l’ivresse avant de mourir oublié le 24 juillet 1870.

     Dans sa préface au recueil Chants et chansons paru en 1851, Baudelaire écrit :

« Raconter les joies, les douleurs et les dangers de chaque métier, et éclairer tous ces aspects particuliers et tous ces horizons divers de la souffrance et du travail humain par une philosophie consolatrice, tel était le devoir qui lui incombait, et qu'il accomplit patiemment. Il viendra un temps où les accents de cette Marseillaise du travail circuleront comme un mot d'ordre maçonnique, et où l'exilé, l'abandonné, le voyageur perdu, soit sous le ciel dévorant des tropiques, soit dans les déserts de neige, quand il entendra cette forte mélodie parfumer l'air de sa senteur originelle,

Nous dont la lampe le matin
Au clairon du coq se rallume,
Nous tous qu'un salaire incertain
Ramène avant l'aube à l'enclume…

pourra dire : je n'ai plus rien à craindre, je suis en France ! (…)

 

L’auteur des Fleurs du Mal, qui reconnaissait en lui « le plus grand poète français », éclaire sur le génie particulier et le secret de Dupont :

« L’œuvre du poète se divise naturellement en trois parties, les pastorales, les chants politiques et socialistes, et quelques chants symboliques qui sont comme la philosophie de l’œuvre. Cette partie est peut-être la plus personnelle, c’est le développement d’une philosophie un peu ténébreuse, une espèce de mysticité amoureuse. L’optimisme de Dupont, sa confiance illimitée dans la bonté native de l’homme, son amour fanatique de la nature, font la plus grande partie de son talent. »

 

« Quel est le grand secret de Dupont, et d’où vient cette sympathie qui l’enveloppe ? Ce grand secret, je vais vous le dire, il est bien simple : il n’est ni dans l’acquis ni dans l’ingéniosité, ni dans l’habileté du faire, ni dans la plus ou moins grande quantité de procédés que l’artiste a puisés dans le fonds commun du savoir humain ; il est dans l’amour de la vertu et de l’humanité, et dans ce je ne sais quoi qui s’exhale incessamment de sa poésie, que j’appellerais volontiers le goût infini de la République.

Il y a encore autre chose ; oui, il y a autre chose.

C’est la joie !

Va donc à l’avenir en chantant, poète providentiel, tes chants sont le décalque lumineux des espérances et des convictions populaires ! »

     Initié à la loge L’Heureuse Alliance de Provins à 28 ans, il rédige son testament philosophique en vers dans la pénombre du cabinet de réflexion.

 Le Testament philosophique

 

« Tu veux être maçon? Vois ce qui t'environne,

Songe au terme Fatal, que ton âme frissonne!

Si le Muse, à tes vœux tient ses trésors ouverts,

Ecris et souviens toi de ne parler qu'en vers.

Prêt à tisser les nœuds d'une Heureuse Alliance,

Point de lâches détours, point de vaine jactance!

Livré, seul, a toi-même, interroge ton cœur,

Et qu'il nous soit garant de ta noble candeur.

Profane, écris tes réponses!
Qu'est-ce que l'homme doit à Dieu?

Je me dois tout à Dieu, tout à la loi profonde,

D'où jaillit l'Univers et qui régit le monde.

Je dois porter mon fruit comme l'arbre le sien,

Je dois mêler mon chant à ce concert immense,

Où le vent met sa plaint  et l’oiseau sa romance,

Où la bête, la planète et l’insecte ont leur bruit

Avec l’océan rauque et l’étoile qui luit.

Je dois tenir la note et suivre la mesure

Dans cet accord parfait qu’on nomme la Nature

Je dois, me dirigeant au but harmonieux,

Travailler, ici-bas, en regardant les cieux,

Et, mêlant le travail à l'ardente prière,

Dorer au feu divin mon argile grossière.

A lui-même

Je me dois à moi-même une estime sévère

Et pour la conserver, je dois toujours bien faire ;

Suivre la loi d’amour déposé en mon sein,

Résister sans relâche à tout méchant dessein ;

Sans craindre les rumeurs, développer mon être

Et raidir ma raison contre l’orgueil du maître.

Je suis indépendant, je dois l’être toujours,

Aussi bien dans les bons que dans les mauvais jours,

Et garder en mon cœur une ineffable empreinte

De l’Honneur, du Devoir, mais jamais de la crainte.

A la patrie ?

Je dois à ma patrie un sang qu’elle a nourri

D’un bon lait maternel, non mélangé de haines,

Du vin de ses coteaux et du blé de ses plaines.

Je lui dois l’air vital, les langes et l’abri,

La fleur de la science et ma vielle rustique

Où résonne parfois un chant patriotique.

O France ! Que la paix descende sur tes champs !

Je saurai l’enchaîner par la douceur des chants

Mais si jamais la guerre, aux fanfares bruyantes,

Amenait ses canons sur tes plaines riantes,

Que je sois au signal, chantant et combattant ;

Et si quelque boulet m’atteint dans la poitrine,

Que ma bouche mourante, et de sang purpurine,

Enfle encore d’un son mâle un clairon palpitant !

 

A mes semblables ?

Je me dois à tous car les hommes sont frères,

Quoiqu’ils marchent souvent sous diverses bannières.

Je leur dois adoucir les soins et le travail,

Ramener les brebis bêlantes au bercail,

Tendre une main propice au frère qui s’égare,

Et sur les naufragés faire veiller un phare.

Je dois émietter mon pain blanc aux oiseaux

Que l’hiver a chassé des touffes de roseaux.

Je dois au prisonnier la lueur d’espérance,

Au malade qui geint un peu de patience

Et le gîte au proscrit. Si mon frère est blessé,

Je ne dois le quitter qu’après l’avoir pansé

En bon Samaritain et dans l’hôtellerie

Etre sûr qu’il aura sa blessure guérie.

Dois-je encore quelque chose ? En bon ménétrier

Je dois faire danser les pauvres sans payer,

Egayer de chansons, l’atelier, la chaumière,

Tous les buveurs de vin, tous les buveurs de bière,

La troupe des penseurs, la troupe des amants,

Tout ce monde naïf que peignaient les Flamands !

Ai-je fini ? Je dois de la reconnaissance

A tous les Francs-Maçons de l’Heureuse Alliance.





Pour en savoir plus sur Pierre Dupont, rendez-vous à

http://forezhistoire.free.fr/pierre-dupont.html