"Je ne veux point être philosophe, je veux être homme"

 

Sans avoir consulté auparavant le responsable de Gadlu.Info, nous nous retrouvons pour la deuxième fois de la semaine. Cette fois-ci autour de Voltaire et de son Dictionnaire Philosophique « portatif », publié à Genève en 1764.

Nous voici ainsi réunis par synchronicité autour de ce frère initié à la loge Les Neuf Sœurs à Paris cinquante-sept jours avant de passer à l’orient éternel. J'espère que Lamech ne m’en voudra pas et appréciera l’ironie du sort, toute voltairienne, qui lui a fait choisir l’article Athée quand j'ai souhaité proposé à votre réflexion son pendant, l’article Dieu.

Un conte dialogué entre un barbare et un Grec inauguré par une cascade de vocables orientaux où par ironie (« eironeia » signifiant « interrogation ») l’interrogateur devient l’interrogé, à son grand embarras.

 Ainsi, le barbare apparaît-il comme  le porte-parole de la philosophie au sens du XVIIIème - une culture de la raison rejetant les  préjugés ou les dogmes révélé- quand le Grec est un philosophe conceptuel éloigné de la réalité (son nom « Logomachie » signifie » Assemblage de mots creux dans un discours, dans un raisonnement »).

Voltaire s'amuse ici à opposer le bon sens du barbare aux paroles creuses du Grec.

 

DIEU

Sous l’empire d’Arcadius, Logomacos, théologal de Constantinople, alla en Scythie, & s’arrêta au pied du Caucase, dans les fertiles plaines de Zéphirim, sur les frontières de la Colchide. Le bon vieillard Dondindac était dans sa grande salle basse, entre sa grande bergerie & sa vaste grange ; il était à genoux avec sa femme, ses cinq fils & ses cinq filles, ses parents & ses valets, & tous chantaient les louanges de Dieu après un léger repas. Que fais-tu là, idolâtre ? lui dit Logomacos. Je ne suis point idolâtre, dit Dondindac. Il faut bien que tu sois idolâtre, dit Logomacos, puisque tu es Scythe, & que tu n’es pas Grec. Çà, dis-moi, que chantais-tu dans ton barbare jargon de Scythie ? Toutes les langues sont égales aux oreilles de Dieu, répondit le Scythe ; nous chantions ses louanges. Voilà qui est bien extraordinaire, reprit le théologal ; une famille scythe qui prie Dieu sans avoir été instruite par nous ! Il engagea bientôt une conversation avec le Scythe Dondindac ; car le théologal savait un peu de scythe, & l’autre un peu de grec. On a retrouvé cette conversation dans un manuscrit conservé dans la bibliothèque de Constantinople.

LOGOMACHOS

 Voyons si tu sais ton catéchisme ? Pourquoi pries-tu Dieu ?

 

DONDINDAC

C’est qu’il est juste d’adorer l’Être suprême de qui nous tenons tout.

LOGOMACHOS

Pas mal pour un barbare ! Et que lui demandes-tu ?

DONDINDAC

Je le remercie des biens dont je jouis, & même des maux dans lesquels il m’éprouve ; mais je me garde bien de lui rien demander ; il sait mieux que nous ce qu’il nous faut ; & je craindrais d’ailleurs de demander du beau temps quand mon voisin demanderait de la pluie.

LOGOMACHOS

Ah ! je me doutais bien qu’il allait dire quelque sottise. Reprenons les choses de plus haut : Barbare, qui t’a dit qu’il y a un Dieu ?

DONDINDAC

La nature entière.

LOGOMACHOS

Cela ne suffit pas. Quelle idée as-tu de Dieu ?

DONDINDAC

L’idée de mon créateur, de mon maître, qui me récompensera si je fais bien, & qui me punira si je fais mal.

LOGOMACHOS

Bagatelles, pauvretés que cela ! Venons à l’essentiel. Dieu est-il infini secundum quid, ou selon l’essence ?

DONDINDAC

Je ne vous entends pas.

LOGOMACHOS

Bête brute ! Dieu est-il en un lieu, ou hors de tout lieu, ou en tout lieu ?

DONDINDAC

Je n’en sais rien… Tout comme il vous plaira.

LOGOMACHOS

Ignorant ! Peut-il faire que ce qui a été n’ait point été, & qu’un bâton n’ait pas deux bouts ? voit-il le futur comme futur ou comme présent ? comment fait-il pour tirer l’être du néant, & pour anéantir l’être ?

DONDINDAC

Je n’ai jamais examiné ces choses.

LOGOMACHOS

Quel lourdaud ! Allons, il faut s’abaisser, se proportionner. Dis-moi, mon ami, crois-tu que la matière puisse être éternelle ?

DONDINDAC

Que m’importe qu’elle existe de toute éternité ou non ; je n’existe pas moi de toute éternité. Dieu est toujours mon maître ; il m’a donné la notion de la justice, je dois la suivre ; je ne veux point être philosophe, je veux être homme.

LOGOMACHOS

On a bien de la peine avec ces têtes dures. Allons pied à pied : Qu’est-ce que Dieu ?

DONDINDAC

Mon souverain, mon juge, mon père.

LOGOMACHOS

Ce n’est pas là ce que je demande. Quelle est sa nature ?

DONDINDAC

D’être puissant & bon.

LOGOMACHOS

Mais est-il corporel ou spirituel ?

DONDINDAC

Comment voulez-vous que je le sache ?

LOGOMACHOS

Quoi ! tu ne sais pas ce que c’est qu’un esprit ?

DONDINDAC

Pas le moindre mot : à quoi cela me servirait-il ? en serais-je plus juste ? serais-je meilleur mari, meilleur père, meilleur maître, meilleur citoyen ?

LOGOMACHOS

Il faut absolument t’apprendre ce que c’est qu’un esprit ; écoute, c’est, c’est, c’est… Je te dirai cela une autre fois.

DONDINDAC

J’ai bien peur que vous me disiez moins ce qu’il est que ce qu’il n’est pas. Permettez-moi de vous faire à mon tour une question. J’ai vu autrefois un de vos temples ; pourquoi peignez-vous Dieu avec une grande barbe ?

LOGOMACHOS

C’est une question très-difficile & qui demande des instructions préliminaires.

DONDINDAC

Avant de recevoir vos instructions, il faut que je vous conte ce qui m’est arrivé un jour. Je venais de faire bâtir un cabinet au bout de mon jardin ; j’entendis une taupe qui raisonnait avec un hanneton : Voilà une belle fabrique, disait la taupe ; il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage. Vous vous moquez, dit le hanneton, c’est un hanneton tout plein de génie qui est l’architecte de ce bâtiment. Depuis ce temps-là, j’ai résolu de ne jamais disputer.

 Pour l'article Athée, merci de consulter Gadlu.Info à l'adresse :

http://www.gadlu.info/lathee-article-tire-du-dictionnaire-philosophique-de-voltaire.html