On dit que pour bien apprendre il faut oublier plusieurs fois (Eliphas Lévi).

 Eliphas Lévi

 

 

Choisir de partager un poème, c’est révéler une part intime de soi-même et l’on retrouve Victor Hugo : « La poésie, c’est ce qu’il y a d’intime dans tout ».

Ce choix éminemment subjectif peut provenir de la raison comme du sentiment, du souvenir comme de l’instant présent mais s’offre comme une humble hymne à la beauté.

Commencer cette rubrique Un texte, un jour et une nuit sous les auspices du Sphinx d’Eliphas Lévi pourra paraître étrange quand tant d’autres textes et auteurs auraient pu l’initier.

La seule justification, s’il faut justifier une anthologie, est pour cette fois autobiographique. J’avais découvert ce texte vers l’âge de vingt ans dans les replis secrets de La littérature et l’occultisme de Denis Saurat chez un antique bouquiniste du quartier Saint Georges à Lyon, comparant pour moi la littérature à un vaste océan.

Plus de vingt ans plus tard, j’ai découvert par la grâce d’internet l’origine de ce texte dont je ne possédais sur un papier parcheminé que les deux dernières strophes et je ne vous le livre en entier que pour vous inciter à méditer sur l'ambiguité d'un temps constructeur et destructeur laissant parfois émerger un sphinx des déserts de l’oubli et de la mort par les vertus du travail, du coeur et de l'esprit.

 

Le Sphinx

Le sphinx était assis sur son roc solitaire,
Proposant une énigme à tout front prosterné,
Et si le roi futur succombait au mystère,
Le monstre disait : Meurs, tu n'as point deviné !

Oui, pour l'homme ici-bas la vie est un problème,
Que résout le travail sous la faux de la mort.
De l'avenir pour nous la source est en nous-mêmes,
Et le sceptre du monde appartient au plus fort.

Souffrir c'est travailler, c'est accomplir sa tâche !
Malheur au paresseux qui dort sur le chemin !
La douleur, comme un chien, mord les talons du lâche
Qui d'un seul jour perdu surcharge un lendemain.

Hésiter, c'est mourir ; se tromper, c'est un crime
Prévu par la nature et d'avance expié.
L'ange mal affranchi retombe dans l'abîme,
Royaume et désespoir de Satan foudroyé !

Dieu n'a jamais pitié des clameurs ni des larmes,
Pour nous consoler tous, n'a-t-il pas l'avenir ?
C'est nous qui du malheur avons forgé les armes,
C'est nous qu'il a chargés du soin de nous punir !

Pour dominer la mort il faut vaincre la vie,
Il faut savoir mourir pour revivre immortel ;
Il faut fouler aux pieds la nature asservie
Pour changer l'homme en sage et la tombe en autel !

Du sphinx le dernier mot c'est le bûcher d'Alcide,
C'est la foudre d'Oedipe et la croix du Sauveur.
Pour tromper les efforts du serpent déicide,
Il faut au saint amour consacrer la douleur !

Le front d'homme du sphinx parle d'intelligence,
Ses mamelles d'amour, ses ongles de combats ;
Ses ailes sont la foi, le rêve et l'espérance,
Et ses flancs de taureau le travail ici-bas !

Si tu sais travailler, croire, aimer, te défendre,
Si par de vils besoins tu n'es pas enchaîné,
Si ton cœur sait vouloir et ton esprit comprendre,
Roi de Thèbes, salut ! Te voilà couronné !